LA PERCHE - 1965

Il existe deux catégories d'objets.

Ceux qui passent leur vie à attendre qu'on les regarde.

Et ceux qui passent leur vie à regarder les autres.

Cette perche appartient à la deuxième famille.

Pendant plus d'un demi-siècle, elle est restée debout sur les pentes du Moyen Laquais. Elle n'avait rien d'une vedette. Elle ne faisait pas de bruit, ne cherchait pas les applaudissements et n'avait pas l'ambition de changer le monde. Son travail consistait simplement à emmener les gens un peu plus haut. C'était un métier modeste. Mais les métiers modestes sont souvent ceux dont on mesure l'importance une fois qu'ils ont disparu.

À force de voir passer des skieurs, elle avait fini par reconnaître les silhouettes. Les enfants qui serraient les dents en espérant ne pas lâcher. Les habitués qui montaient sans même y penser. Les touristes qui découvraient qu'un téléski pouvait être plus sportif qu'une piste noire. Les amoureux qui tentaient de monter à deux avant de comprendre que ce n'était pas prévu par le constructeur. Elle a vu des milliers de départs, autant d'arrivées, des chutes mémorables et quelques figures involontaires qui auraient mérité une médaille. Elle n'a jamais ri. Enfin... pas devant eux.

Les saisons, elles, défilaient avec une élégance presque insolente. La neige recouvrait tout. Puis venait le printemps, l'herbe reprenait sa place, les marmottes récupéraient le silence et la montagne attendait l'hiver suivant sans jamais avoir l'air pressée. La perche, elle, revenait toujours au même endroit. Fidèle au poste. Les montagnes aiment les gens fiables. Les objets aussi, visiblement.

En 1965, personne n'imaginait qu'elle raconterait un jour une histoire.

On lui demandait seulement d'être solide.

Elle l'a été.

Puis est arrivé 2019.

Le téléski s'est arrêté.

Les câbles se sont détendus une dernière fois. Les pylônes ont quitté la pente. Le vent a continué à souffler comme si de rien n'était. Les montagnes ont cette politesse : elles ne font jamais semblant d'être tristes. Elles continuent simplement d'exister.

Pour beaucoup d'objets, c'est là que tout s'arrête. On démonte, on découpe, on fond. Une vie entière réduite à quelques kilos de métal. L'industrie appelle ça le recyclage. Les souvenirs, eux, n'ont jamais trouvé de mot aussi élégant.

La perche aurait pu connaître le même destin.

Ou peut-être pas.

Il y avait quelque chose d'injuste à voir disparaître un objet qui avait traversé autant d'hivers sans jamais demander autre chose que de continuer à faire son travail.

Alors nous avons décidé de ne pas lui inventer une nouvelle identité.

Seulement une nouvelle place.

La première chose que nous retirons, c'est son mécanisme intérieur. Il n'a plus rien à entraîner désormais. Quelques grammes s'en vont. Tout le reste demeure. Sa peinture usée, les marques laissées par le froid, les éclats, les cicatrices discrètes que les années offrent aux objets qui vivent dehors. On parle souvent de patine comme d'un effet esthétique. En réalité, c'est simplement le temps qui signe son travail.

La perche est ensuite raccourcie et fixée sur une planche de sapin brûlé.

C'est sa forme la plus simple.

Sa plus honnête aussi.

La montagne n'a jamais eu besoin d'en faire davantage.

Puis il y a ceux qui souhaitent y laisser, eux aussi, une trace. Changer l'essence du bois, remplacer le sapin par du noyer, jouer avec le plexiglas, imaginer un « 1965 » en métal, en laiton, gravé autrement ou inventer une finition qui leur ressemble. Chaque intérieur possède sa lumière. Chaque maison raconte une histoire différente. Alors nous laissons la place à ces envies, sans jamais toucher à l'essentiel.

Car la seule chose qui ne se personnalise pas, c'est son passé.

Lui est déjà parfait.

Chaque perche a connu un hiver différent. Une tempête que les autres n'ont pas vue. Une chute mémorable. Un lever de soleil oublié de tous, sauf d'elle. Deux pièces peuvent se ressembler. Elles ne raconteront jamais exactement la même montagne.

C'est peut-être ce qui nous plaît le plus dans cette aventure.

Nous ne fabriquons pas un objet ancien.

Nous donnons simplement un nouveau chapitre à un objet qui a réellement vécu.

Chaque pièce est confectionnée dans notre atelier de La Clusaz, à quelques kilomètres seulement de la pente où tout a commencé. Il y a quelque chose de rassurant à voir une histoire continuer sans s'éloigner de chez elle.

Finalement, une perche de téléski n'a jamais été qu'un morceau d'acier.

Comme un vieux saxophone n'est jamais qu'un assemblage de cuivre.

Ce qui leur donne de la valeur n'est pas la matière.

C'est tout ce qui a vibré avant.

Aujourd'hui, elle ne hisse plus personne jusqu'au sommet.

Elle fait quelque chose de plus rare.

Elle rappelle qu'il existe encore des objets qui ont une mémoire.

Et qu'il serait dommage de les faire taire.